Le 22 octobre dernier, des membres d’établissements de l’enseignement public & laïque de notre République, ont acceptés de lire sur ordre, recommandation ou consigne (à chacun & chacune de choisir), la lettre de Guy Môquet.
Au delà de la récupération politique de l’image d’un jeune communiste par un gouvernement de droite, au delà de la lecture publique d’une lettre toute personnelle adressée à ses parents avant d’être lâchement fusillé, au delà de la polémique de savoir si les enseignants devaient se plier à cette mise en avant de la valeur guerrière, l’on est en droit de s’interroger sur le pourquoi & le comment des valeurs sportives n’ont pas été prises en exemples en lieu & place de cette lettre pour mettre en avant certaines valeurs.
Chacune des disciplines sportives peuvent, de par ce qu’elles représentent, mettre en lumière le sens du respect des règles, du « sacrifice » pour faire gagner son équipe ou son club, de la force mentale afin de se surpasser pour donner le meilleur de soi même, etc…
Il n’y a pas besoin d’aller chercher une lettre intimiste d’un jeune homme au crépuscule forcé de sa vie pour répandre ses valeurs, car cela peut avoir une senteur de valorisation d’un triptyque au relent « travail » (non avoué par ceux qui veulent mettre en valeur cette lettre aujourd’hui, car masqué par l’engagement militant du jeune homme), « famille » (courrier à ses parents & son frère), « patrie » (la mort pour un idéal au « service » du pays).
Mais cette tentative de valorisation d’un idéal via la lettre du jeune homme, doit nous servir à combler nos lacunes en matières historiques. Nous devons reprendre en main la connaissance de l’histoire, des histoires, qui composent la passé de notre République, afin de ne pas cheminer sur une route que l’on veut tracer pour nous, & qui n’est pas exactement en adéquations avec les valeurs républicaines que l’on est en droit d’espérer au XXIème siècle.
En qualité de judokas, nous pouvons opposer à la mise en scène & la récupération politique de la lettre de Guy Môquet, une autre forme de valorisation du respect des règles, du « sacrifice », de la force intellectuelle & morale, de la fraternité, …
Pour cela il n’y a cas se référer aux méthodes de « l’éducation de l’esprit par le judo » & celui de « l’apport du judo à la société », voulus par Jigoro Kano.
Se référer au fondateur du judo, ne veut pas dire qu’il faille accepter & appliquer aveuglément ce qu’il voulut mettre en place lors de l’avènement de la discipline, mais bien prendre ce qui nous paraît être le meilleurs afin de le transposer & de l’adapter à notre société en tenant compte de son évolution.
Dans les items réfléchis & transmis par Jigoro Kano & applicables dans notre société contemporaine, nous pouvons en relever quelques uns, comme le fait d’avoir un caractère noble, faire grand cas de la justice, être juste, être sincère, cultiver les habitudes permettant d’endurer les rudes épreuves, renforcer sa persévérance, agir résolument, savoir s’arrêter, savoir se maîtriser, regarder autour de soi, …
A cette énumération l’on peut rajouter celui du droit à l’erreur. Que l’on accepte que l’Autre mais aussi nous même, nous nous trompions dans nos attitudes & nos choix, ne peut être que salutaire dans cette société de jugement trop souvent hâtif de l’Autre.
Mais il est vrai que pour appliquer les méthodes mentionnées, il faut aussi accepter de remettre en cause certaines orientations politiques & sociétales.
Jigoro Kano précisait dans les vertus à développer vis à vis des autres, qu’il fallait entre autre détester le luxe. Si l’on prend le luxe avec comme symbole l’argent & ce qu’il procure, le système politique mondial, & celui grandement & démocratiquement voulu lors des dernières élections présidentielles nationales, ne permet pas cela. Il s’accorde plutôt à chercher la consécration d’une orientation sociétale où la valeur humaine est ramenée à celle du CAC 40 (pour paraphraser la philosophe & psychiatre Nicole Lompré). A partir de cet état de fait, il devient difficile de mettre en application l’item de réfuter le luxe.
Mais qu’à cela ne tienne, même si les items ne sont pas tous applicables pour des raisons d’évolution sociétale mais aussi de différence de culture, l’essentiel étant toute fois de mettre en application des préceptes Humanistes.
Ces préceptes voulus par le fondateur du judo, sont bien différents de ceux que l’on a voulu nous faire percevoir avec la lettre de Guy Möquet. Les valeurs de Jigoro Kano sont regroupées en divers éléments essentiels, qui vont de la self défense à la relation avec ses concitoyens.
Laissons volontairement de côté l’aspect défense & bien être du corps, quoi que ce dernier n’est pas inintéressant dans la relation avec nos contemporains, pour en dégager le plaisir, maîtrise des Autres & établissement de bonnes relations avec les Autres. Certes cela peut paraître au premier abord éloigné de ce à quoi la lettre du jeune communiste fait mention, mais à bien y regarder n’en soyons pas si certain.
Si l’on prend du plaisir dans ce que l’on fait, tant sur le plan familial, sportif, culturel, associatif, professionnel, etc… Nous n’en serons que plus performant sur un aspect général de notre Vie. Quant à la relation à l’Autre, aux Autres, ce n’est pas simplement destiné à nos relations professionnelles, associatives, sportives, mais aussi & surtout familiales. Si l’on aborde les relations avec ceux qui nous entourent au quotidien, sur une base de respect, d’amour, de probité, l’on a de grandes chances de se comporter à l’identique avec les Autres au sens large du terme.
Par le judo, le fondateur de la discipline songeait à éveiller & développer l’Intelligence que possède chacun d’entre nous. L’Intelligence du corps, qui dans sa globalité nous donne force de vie, mais aussi Intelligence de l’esprit par lequel nous sommes amené à nous surpasser afin de construire un monde progressiste.
Comme le précise Michel Mazac dans son ouvrage sur Jigoro Kano, en reprenant les propos du maître, la culture de l’intelligence en judo c’est l’acquisition de l’attention, de l’observation de la mémoire, de la déduction, de l’expérience, de l’imagination, de l’esprit classificateur & de l’esthétique. Mais il est vrai que d’œuvrer afin que ces préceptes deviennent force & vigueur dans notre société, c’est aussi pour les dirigeants politiques, prendre le risque que le Peuple apprenne à réfléchir & analyser les choses. Avec ce que cela peut avoir comme conséquences négatives pour la mise en place d’une société capitaliste beaucoup plus rude que celle actuelle.
Le fondateur du judo n’avait qu’une ambition à travers le développement de la discipline qu’il créa, c’était de permettre une progression sociétale & d’apporter bien être à l’Individu & aux Individus. La culture de l’Intelligence voulue par Jigoro Kano est tout aussi noble que des valeurs que l’on tente d’inculquer par une lettre d’un jeune communiste quelques heures avant son exécution.
Une grande différence toutefois, le contexte dans lequel Jigoro Kano proposa cette culture de l’Intelligence, n’est pas celui de la guerre. Ceci n’est pas négligeable, & doit nous aider & percevoir que le développement de l’esprit du judo à l’ensemble de la société (tout comme bon nombre de valeurs Humanistes développées par ailleurs), peut offrir d’avantage que la lecture d’une lettre exhumée du fond de la période 1939-1945.